10 novembre 2015

POLITIQUE, EAUX USÉES, VASES COMMUNICANTS

Voilà, c'est Louis, aux commandes d'un article un peu plus engagé et moins pêcheur, ceci n'est pas un compte-rendu de pêche. Je répète : ceci n'est pas un compte-rendu de pêche.

La couleur est annoncée, on se lance dans le vif du sujet.

Crédit photo : Long Island Press
Nous, les pêcheurs, qu'est-ce qu'on sait de plus que la masse populaire à propos du fleuve et des égouts qui se jettent dedans ? Comment est-ce qu'on le voit, ce battage médiatique à propos du déversement ? On en aurait pourtant, des choses à dire.

La première chose, c'est que nos élites disent que le fleuve est propre. HA HA HA. Elle est bonne celle-là. Ils voudraient même qu'on se baigne dedans ! Vous avez ri jaune ? C'est parce que vous y étiez sûrement, au bord du fleuve, ces dernières années. Vous ne vous y baigneriez pour rien au monde. Trop peur des staphylocoques et autres saloperies qui traînent dedans...

Y'a des endroits qui sentent la mort. La merde, l'ammoniac, le méthane, la charogne. C'est une réalité, en fonction des endroits choisis, de l'époque, on le sait, nos narines y sont habituées. C'est la nature, on a même fini par se dire ça, pour se rassurer, pour se voiler la face. Mais le fleuve est pollué et tous les déchets des métropoles finissent dedans.

Crédit photo : mikefm.ca
Le parc Bellerive est plus connu pour les volutes brillantes de carburant qui flottent au gré du courant que pour les belles prises qu'on peut y faire. Bizarre, c'est en aval du port de Montréal.

On voit parfois des couleurs suspectes refléter les rayons du soleil dans la voie maritime, vers le pont Champlain.

Quand tu visites les rapides de Lachine, t'as une odeur infecte qui t'accompagne du début à la fin, comme un bon chum qui te laisserait jamais tomber pour un autre.

Du côté de la rive Sud de Montréal, y'a des baies qui sont tellement touchées par les rejets que l'hiver, sous la glace, on voit des excréments, du papier toilette, et des préservatifs usagés remonter des trous qu'on perce à la tarière. Oui, parce que l'hiver, avec la couche de glace, c'est plus facile de larguer des millions de litres d'eaux usées, personne n'ira s'aventurer jusqu'à la limite des eaux libres pour vérifier que le fleuve ne charrie pas son lot de merde.
Crédit photo: ici.radio-canada.ca

À Verdun, l'été envoie parfois des odeurs compromettantes. Ça dépend des vents. Ça dépend du niveau de l'eau. Les haut-le-cœur, ça fait partie du quotidien du pêcheur.

Les métropoles, elles, dansent les yeux bandés, en hurlant "Lalalalalala, je n'entends rien, je ne vois rien, je ne sais rien ! (copyright Tremblay)"

Alors, on est en partie responsables. Quand aux endroits fréquentés s'accumulent les verres vides Tim Hortons, les papiers, les emballages plastiques de leurres, on peut le dire : c'est du monde qui pêche, et qui ne se ramasse pas. Voilà, ça c'est notre mea culpa, faudrait qu'on se le dise une bonne fois pour toutes, faudrait ramasser un peu mieux nos ordures parce qu'on hurle comme des gorets que le fleuve n'est pas une poubelle, mais on le traite comme s'il en était une depuis... une éternité.

Ça c'est en notre pouvoir, on peut ramasser nos ordures, lancer des actions citoyennes de nettoyage des berges, remplir de petits sacs qu'on emporte avec nous. Faire notre part, quoi. Mais la pollution, les déversements illégaux, ce n'est plus à notre portée.

Crédit photo : Montréal Pêche Blog
On le sait, que le fleuve est pollué, les algues prolifèrent tellement en été qu'on a même une saison où le fleuve en charrie tant qu'on ne peut plus pêcher correctement. On connaît tous quelqu'un qui garde encore du poisson alors qu'on sait bien qu'après 2 ans de vie, un poisson est tellement bourré de poisons en tous genres que ce serait un crime de le donner à manger à un itinérant.

Et puis on parle de ce qui est visible, de ce qui se sent, de ce qui s'entend. La marde, ça a une odeur. Les perturbateurs endocriniens, les hormones, ça c'est invisible. Et ça en fait, des dégâts. On le sait que les populations de poissons subissent de graves changements, à cause de ce qui n'est pas filtré par nos stations d'épuration.

Alors, nos grands médias s'inquiètent des retombées de ce déversement sur la faune du fleuve. On pousse des cris d'orfraie parce que le maire de Montréal s'est fait prendre la main dans le sac. Les autres municipalités ont de la chance, elles peuvent se faire toutes petites pendant qu'il essaie de gérer la tempête médiatique.

Mais faut arrêter de se voiler la face. La faune du fleuve mange nos poubelles depuis des décennies, elle résiste depuis qu'on est là. Elle s'en remettra, de ce déversement. Car au final, comme Mithridate, elle s'est habituée au poison.

Louis Bougdour
Montréal Pêche Blog


3 novembre 2015

L'HIVER EST À NOS PORTES

06h30. Doigts engourdis, souffle givré et sièges de chaloupe gelés. Les cris du huard sont de moins en moins audibles et le capharnaüm de grands voiliers d’outardes me rappelle que : l'hiver est à nos portes. 

La température de l'eau baisse rapidement, la végétation submergée a presque disparue et avec elle, les étincelants bancs de milliers de poissons-appâts. Patrouillant les vides habitats, elle se rend à l’évidence : l'hiver est à nos portes.

Elle traque ces eaux depuis près de vingt ans et la chance ne joue pas le plus grand rôle dans sa longévité. Ses instincts sont innombrables et travaillent ensemble vers un seul et unique but, sa survie dans cet impitoyable monde sous-marin. Elle en est maintenant la maîtresse. Il faut plus qu’une mouche bien montée ou la perfection d’un lancer pour tromper une telle reine. Chaque élément déclencheur doit être sollicité pour faire émerger un seul de ses comportements innés. Ce dernier doit la faire lutter contre la peur créée par la coque du bateau et engendrer l’émergence du comportement instinctif prédominant. 


Comme les feuilles colorées délaissant les branches à cette époque de l'année, ses aptitudes à l’embuscade donnent maintenant place à une autre de ses habiletés. La chasse est ouverte.

12h15. Jusqu'à présent, que de curieux suiveurs. L'excitation de voir un maskinongé à la queue de la grosse mouche que j’ai soigneusement montée dernièrement n'a d'égale que la déception de m’apercevoir que mon dernier huit vient tout juste d’effrayer le curieux prédateur. Cette stimulation me permet tout de même de lutter contre le front froid et d’exécuter une autre double traction. 

Oh! Des arbres tombés sur la rive: mon dernier lancer se termine sur une branche, mais une légère manœuvre de la pointe de ma moucheuse répare cette erreur et plonge les plumes en zone de danger. 

Chaque pied de soie passant dans les guides fait zigzaguer la petite créature et les arrêts brusques la font irrésistiblement s’évaser. Elle sent sa présence et s’approche lentement de l’embarcation pour enquêter. À la vue de l'ombre de plus de quatre pieds toutes mes facultés semblent s’arrêter. Je ne respire plus, je n’entends plus rien et je n’ai plus froid. Sans y penser, d’un long mouvement d’épaule, j’éloigne la proie dans une ultime tentative d’éveiller ses sens. Elle a faim. Dans un violent spasme de sa gigantesque nageoire caudale, elle se jette sur sa victime et l'engloutit avec les plus vilaines intentions. En voyant ma dernière œuvre d’art disparaître dans cette énorme gueule, sans même y penser, mon bras soulève la #10. Je le sens immédiatement; le 6/0 est solidement ancré et nous allons nous rencontrer, dans douze minutes. Mais d’abord, le mal doit se déchaîner et chacune de ses courses me font me demander si ces nœuds que j’ai soigneusement liés la veille sont à la hauteur du démon en laisse sur mon moulinet.


Je frissonne. Après m'avoir accordé le plaisir d'une traditionnelle photo souvenir, je suis jusqu'aux genoux dans son royaume glacial, la tenant soigneusement. Une petite contraction de sa queue bourgogne me fait perdre mon étreinte. Dans une hâte décevante, elle glisse et disparaît dans le canal sans fond, me laissant seul et stupéfait. Vais-je revivre à nouveau ce moment?


12h27. En marchant lourdement hors de l’eau, je m’aperçois que les premiers flocons de neige fondent sur mon visage. Je me tourne nerveusement, comme si je voulais qu'elle y soit, là à me regarder aussi. En voyant l’autre berge orangée, estompée par la tempête, je me souviens de ce que j’avais oublié au cours des douze dernières minutes : l'hiver est à nos portes.

Nicolas Côté
Collaboration spéciale
Montréal Pêche Blog